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Collage autour de BergsonJ’avais écrit toutes ces lignes et je marchais ce matin-là fort des mots étranges qui avaient envahi mon esprit. La ville en devenait floue. Je ne voyais plus très bien les gens autour de moi. Il me semblait qu’on me regardait comme quelqu’un de suranné. Tout était vertige, sensation tortueuse d’être loin de tout. Il y avait cette arcade soutenant un pont à jamais désert, y compris par les animaux et les plantes. Le Pont Maudit était son surnom…

J’entendais un peu la rumeur du monde, ce malstrom de bruits et de voix, la symphonie d’un monde hyperactif. Sortir ma montre à gousset semblait installer comme une pause surréaliste. Je traversais avec indifférence brouhaha et hyperactivité jusqu’à mon salon de thé. Je compris que c’était le début de ma fin quand je vis, posé sur la vitrine : « Fermeture définitive »

Le futur s’écroule dans ma tête, je ne comprends plus rien, le paysage qui m’entoure est étrange, que fais-je ici loin de chez moi, loin de mon travail, est-ce que je fuis, ma vie est vide,  le travail m’oblige à répéter une litanie douloureuse, plus d’argent, plus de travail, vous ne servez plus à rien mais rester encore un peu, on ne sait jamais, si ce n’était qu’une mauvaise passe, oublier vos primes, votre salaire est réduit, soyez solidaire, c’est un strict minimum, faites un beau geste, ma femme ne sait plus quoi me dire, je me plains tout le temps, je suis exécrable, mes tous jeunes enfants -mes jolis coeurs- n’osent plus m’approcher, je suis leur grand méchant ogre, j’ai le vertige quand je vois la peur dans leurs petits yeux innocents, les objets m’en veulent, ma voiture, mon ordinateur portable, mon téléphone mobile, tout conspire à me nuire, je cours loin des tracas, prenant le métro au hasard, les gens sont bizarres et leurs regards angoissants, sortir pour respirer un peu d’air non-hostile, mais le paysage est dangereux, il m’en veut, que faire? où fuir? Non, le téléphone sonne, c’est déjà l’heure? Perdre sa liberté pour si peu, il n’aurait pas fallu, c’était inévitable.

d’après le photoblog The Rip, inspiré de la photo crunch

(…)

dans sa tête son visage disparu oui inventer contre la douleur la fatigue son visage le visage surtout le sourire de celle qu’il aime surtout les mots enfin et par dessous tout il imagine il rêve il s’extrait du rouge par dessus tout il rêve des mots enfin des mots heureux qu’elle lui dit c’est doux il entre oui il entre à grands pas dans ce pas d’elle vers lui ce pas qu’elle fait avec sourire marche spontannée prémisse du bonheur premisse de la logorrhée d’amour il rêve de ce bain chaud apaisant un bain doux qui doucement délivre de l’attente oui pas à pas il peut sourire en rêvant d’ailes qui s’envolent loin dans le lointain non pas vers elle non pas se souvenant d’elle non pas à sa recherche mémoire essayant de se souvenir de son visage fatigué sans sourire non pas les yeux rougis de désespoir non avec l’espoir non avec l’attente non avec la lune qui brille sur l’infini non ses ailes s’envolent vers le lointain loin de la déflagration du cri de la douleur à la tête qui fait mal le rouge qui aveugle ses ailes voient le lointain ses ailes battent l’air vif ses ailes s’envolent fermement joyeuses ses ailes s’envolent enfin avec elle avec son sourire avec son visage plein de mots des mots que pour lui des mots avec elle.

(fin)

(…)

il n’y a plus le lointain l’attente de ton visage qui surgisse de tes cheveux non tes cheveux n’ont plus de couleurs ta main fatiguée d’avoir crié abandonne épuisée rouge quelque chose du flou rouge tombe à genoux mon corps il tombe il imagine qu’il tombe il se souvient qu’il t’imaginait espérant sa venue il se souvient des mots plein d’espoir des mots doux fabriqués pour toi il s’imagine à nouveau ces mots disparus il y avait de l’élan où des mots plein de pas vers toi des mots ayant décrochés la lune il s’imagine tendant ses mains vers ton sourire il ne voit plus tomber être dans la boue épuisé son corps vide se vide s’épuise à respirer rouge il y avait du rouge dans ses yeux ou dans sa tête il a vu rouge il y a eu un cri dans sa tête non un cri déflagration dans son crâne lointain dans le lointain elle une lointaine déflagration son visage a fui depuis avant son visage s’efface de sa mémoire il ne peut qu’imaginer oui respirer

(…)

(..)

s’efface écho de ton cri fatigué lugubre désespéré je suis désespéré de ta haine ton élan heureux devenu haine déflagration joyeuse de ta peur déflagration de ton visage crispé incapable de bonheur appelant le bonheur non voulant le bonheur oui le bonheur le bonheur du cri destructeur loin si loin ce cri fatigué ce rouge qui efface ma mémoire la mémoire de ton visage encore un peu dans ma tête grâce aux mots pas ceux d’amour non ceux d’amour sont fatigués définitivement épuisés comme mon corps à genoux dans la boue mon corps grelottant froid mon corps épuisé d’absence mon corps sans mots attendant tes mots mon corps à genoux perd la mémoire de toi à peine les contours du visage plus imaginés que tracés du réel j’imagine les lignes de ton visage, tes yeux en amande tes yeux bleu vide j’imagine avec peine ton sourire j’entends ta voix sans mots ta voix fatiguée à genoux tes mains non ta main est rouge mes yeux ne voient plus rien

(…)

(…)

lutte non le rouge libère le cri d’amour écho doux de mes mots doux fuite enfin fuite de la peur non tu n’avais plus peur dans tes yeux tu cherchais l’air l’air vif de mes mots de ma bouche comment mes mots d’amour te plaisaient mes mots pour tes yeux bleus pour ce sourire vide pour ta passion s’écoulant rouge mes yeux inondés de larmes de rouge fatigués de te chercher si loin se souvenir de l’air vif sur ton cou les traces de rouge sur mes mains se souvenir de tes mots tu parlais tu parlais contre la boue des mots rouges des grélons en pluie de gré ou de force mes mots d’amour glissaient dans ton coeur mes mots merveilleux fracassés par la pluie le tonnerre de ta pluie tes mots non pas ces mots sortir de ta gorge sortie de ce si joli cou couper mon élan

(…)

Traces tracer dans la boue traces de ma jambe fatiguée je tourne rond tracer un rond presque fermé je regarde ces traces fermées pas d’horizon la clôture serre mes yeux plus aucunes traces d’elle impossible de s’envoler enfermé dans ce rond la boue ralentit pèse mes yeux fatiguent savoir où aller avancer sans savoir où au hasard guetter la moindre trace je fuis elle est partie enfuie au-delà de mes yeux ne plus voir j’ai peur de ne plus voir connaître sans voir les traces fermées laissées croire que revenir en arrière rebrousser chemin suivre les traces croire que c’est possible d’effacer son chemin suivre les traces différentes avoir un chemin dans sa tête au loin devant vide de tous mouvements pas de traces pas d’elle la boue m’attire je tombe elle m’embrasse je repousse les mains pleines de boue debout à tâtons elle est loin si proche pourquoi je voudrais voudrais encore la voir encore près de moi essuyer enfin mes larmes dans son corps essuyer mes peurs encore être pour toujours avec être pour toujours violon d’âmes pluie si proche de nos promesses toutes ses promesses fuir avec elle elle a eu peur elle a dit non elle a dit non je ne peux pas tout dire pourquoi ne plus parler sans savoir que la boue me ralentit jusqu’à toi tu crois toi être loin mais tu es vue je te vois tu ne me fais plus peur c’est toi amour tu as peur de ton amour

C’était avant, la soirée s’annonçait belle, il faisait doux, le barbecue préparait de la bonne viande, je regardais les gens se servir au buffet, j’étais bien, pour une fois j’étais bien, je ne sentais aucune angoisse, toute crise d’asthme semblait improbable, je participais avec avidité aux conversations, c’était avant, aujourd’hui je regarde cette photo qui me parait si étrangère à moi-même, ce pourrait être n’importe quelle famille ou soirée entre amis, et pourtant il semble que j’y étais, c’est moi qui aurait pris la photo, il semble, c’était avant, je ne sais pas ce qui s’est passé, on ne me dit rien, on veut me préserver, on me dit juste “c’était avant”, je ne me souvient de rien, je sais juste que j’aimerais y être à nouveau, j’aimerais à nouveau pouvoir être n’importe qui.

d’après le photoblog d’Ilan Bresler, inspiré de la photo Almost Everyone

Je ne veux pas disparaitre comme ces silhouettes qui passent (et trépassent?) devant mes yeux. Je marche, j’attends et je cherche une expression, un visage, un corps qui désire de la couleur. L’exubérance architecturale me fait plus vibrer que le pas pressé des passants. Je photographie discrètement à la volée dès que j’entends le cri de la ville.

J’aime ce temps suspendu où tout parait si limpide. La photo a capturé ce moment intime où je fais une rencontre avec la ville, avec quelqu’un, avec moi-même.  La fille au sac blanc cherchait son chemin. On s’est croisé. Elle arrivait et cherchait à mieux connaitre la ville. Son téléphone portable la reliait à son ancienne vie. La fille au sac blanc ne connaissait personne ici.

J’existais, je n’étais plus un corps errant, j’étais une âme joyeuse qui gambadait. Son visage avait changé. Enfin elle regardait la ville. Nous marchions comme deux étrangers visitant la ville, juste de passage et cherchant à enregistrer pour longtemps les moindres détails. Nous profitions de ces instants étranges où nous faisions connaissance.

Légers et euphoriques, nous avons pris de la hauteur. Vertige ou confiance, la femme au sac blanc m’a pris le bras quand nous sommes arrivés tout en haut. Immense et coloré, l’horizon nous rapprochait. Elle versa quelques larmes en posant sa tête sur mon épaule.

“Pourquoi, il faut partir?” a-t-elle murmuré.

Hormis le brouhaha de la ville, aucun bruit pendant de longues minutes. J’étais ému et désemparé au-delà de ce que j’aurais cru. Ce baiser a scellé un nouveau charme entre nous. Il y avait une harmonie dans l’air, une paix intense et impalpable entre nos corps noués. J’ai posé l’appareil photo qui nous a doucement saisi ensemble face à la ville, ombres contre couleurs.

Comme dans un conte, la journée s’est terminée dans ce restaurant fait d’alcôves intimes avec vue sur la rue et rue qui a vu sur nous. Ces balbutiements en public donnait une impression de sécurité à nos sentiments naissants alors que la salle nous isolait du reste du monde. Les ballets extérieurs et intérieurs étaient à peine un décor tant nous étions dans cette écoute sensuelle de l’autre. La façade du restaurant se mua peu à peu en calligraphie faite de mouvements abstraits où les voix s’effaçaient peu à peu. Le cercle des mots s’est refermé sur nos corps dans l’attente d’un plus tard. De tous les compliments, il ne me reste que ce haïku prononcé juste avant le silence du dessert.

“Repas en noir
pour l’ivresse
de tes lèvres en couleur”

Ce jour-là, j’ai perdu mon appareil photo.

d’après le photoblog Digital Guff, inspiré des photos: Street Photography Osaka: Shinsaibashi ; Over Kobe 4 ; Human Bento

1/ Marcher dans la rue

Comme le dit la chanson, je marche seul et anonyme dans cette grande ville. Mes pas appuient sans cesse sur le macadam et je marche au hasard. Les panneaux des rues guident à peine mon chemin. C’est dimanche et les passants s’enfuient eux aussi décidés et pressés vers des lieux précis. Les magasins sont fermés et les rues trop propres. On pourrait se croire dans un rêve. Je croise un homme mal fagoté qui parle seul, comme s’il s’engueulait avec sa femme. Un chien me fait sursauter en me dépassant comme un dératé. Au premier étage d’un immeuble, j’entends la mélodie mal assurée d’un piano. Soudain au détour d’une rue, la foule est là, écoutant au milieu d’une place un groupe de musique.

2/ Dépression commerciale

Une jeune femme seule traîne les pieds d’une boutique à l’autre. Le centre commercial semble une vaine distraction à sa légère tristesse. Sa chevelure cuivrée et son port altier intriguent tout autant qu’ils dissuadent les regards. J’attrape au vol les murmures d’un vieux: “si jeune et déjà fatiguée de vivre”. Il s’en suit une détonation. Tout le monde est saisis d’immobilité pendant une fraction de seconde. Chacun se fait son film pendant ce bref laps de temps: attaque à main armé, attentat,… Le vieux et moi nous regardons en pensant la même chose: suicide? Non, un énorme pétard qui a fait résonner son écho dans les méandres du centre. Quant à notre jeune femme, elle a disparu…

3/ Étrange fin de journée

Je quitte le travail plein de projets. La journée pleine de contrariétés aurait dû m’alerter. J’entends la sirène du SAMU. La circulation fuse autour de mon vélo. Je passe à côté d’une femme hurlant contre son enfant qui se débat. vlam, vlam,… vlam, vlam, le train me double à grande vitesse sans crier gare. L’ambiance de cette fin de journée ne me plaît pas du tout. La lumière si belle de ce coucher de soleil cligne soudain comme une fin du monde, contraste trop paisible avec la tension perceptible dans les rues. D’autres sirènes retentissent, la police et les pompiers, peut-être une autre ambulance. Dans lesembouteillages du soir, le calme n’est qu’une façade fragile, inquiétante. J’aimerais être déjà rentré et avoir échappé aux risques de cette étrange fin de journée.